Les dernières secondes de la vie de Bernard Cowan ont été capturées par la caméra corporelle de l’un des tireurs qui l’a tué.
Au petit matin du 7 octobre 2023, des groupes d’hommes armés du Hamas circulaient dans le kiboutz Sufa, à moins d’un peu moins de trois kilomètres de Gaza. Bernard Cowan, 57 ans, grand-père binational britannique-israélien, venait de quitter la salle sécurisée de sa famille; son frère expliquera par la suite qu’il souffrait de claustrophobie. Son épouse, Margaret, était restée à l’intérieur.
L’un des assaillants repéra Cowan assis à l’intérieur de la maison, leva son fusil et tira deux fois à travers la fenêtre. Cowan s’effondra. La caméra continua d’enregistrer alors que les attaquants arpentaient le kiboutz, tirant sur des habitations et même sur les pneus d’une ambulance. Dans une autre maison, la poignée d’un téléphone qui sonnait encore sur une table de cuisine offrait un moment plus silencieux. Cowan comptait parmi environ 1 200 personnes tuées lors des attaques du 7 octobre en Israël. Ce chiffre, aussi atroce et tragique soit-il, peut aussi masquer ce que signifie réellement une telle atrocité pour un pays de la taille d’Israël.
Les États-Unis viennent tout juste de marquer le 25e anniversaire du 11 septembre, où 2 977 personnes ont été tuées par 19 pirates de l’air. Une attaque sur l’Amérique équivalente au 7 octobre aurait fait près de 40 000 morts.
La comparaison met en lumière un sens de proportion que les simples chiffres de victimes ne peuvent expliquer: le Hamas a infligé à Israël un traumatisme national d’une ampleur qui rend une riposte israélienne écrasante non seulement probable, mais politiquement et psychologiquement prévisible.
Alors que la plupart des interprétations du 7 octobre se demandaient ce que le Hamas espérait obtenir avec l’attaque elle-même — otages, prisonniers, guerre régionale, fin de la normalisation israélo-saoudienne — Dov Waxman, chercheur en relations Israël-États-Unis à l’UCLA, soutient que le Hamas pourrait aussi avoir calculé que la riposte d’Israël irait elle-même servir ses objectifs.
« Ce qui m’a convaincu de cela dès les jours qui ont suivi le 7 octobre, c’est la décision de filmer, à l’aide de caméras GoPro, et de diffuser les genres d’atrocités et de violences qu’ils commettaient », dit-il. « Pourquoi feraient-ils cela ? »
Waxman compare cette logique à la stratégie d’Osama ben Laden le 11 septembre. Une force bien plus faible ne pouvait pas vaincre directement une puissance plus forte, mais pouvait l’amener à réagir de manière à modifier l’environnement politique.
Trois ans plus tard, c’est là tout le paradoxe du 7 octobre.
Hamas n’a pas détruit Israël. En revanche, une grande partie de la direction centrale de l’organisation a été éliminée depuis; ses capacités militaires ont été gravement endommagées. Gaza, une mince bande de terre, a subi une attaque israélienne dévastatrice et une crise humanitaire qui a coûté des dizaines de milliers de vies innocentes et déplacé une grande partie de sa population.
Le monde politique a aussi changé. La cause palestinienne est revenue au premier plan de la scène internationale. La réputation d’Israël dans le monde a chuté de manière marquée. Parmi les jeunes Américains, les Palestiniens sont désormais perçus plus favorablement que les Israéliens, au point que, pour certains, ce soutien est devenu un test de pureté idéologique. Pour des raisons diverses, l’opposition au soutien américain à Israël est aussi un test de pureté pour une fraction croissante de la droite. Un jour, ces jeunes Américains occuperont des postes de pouvoir.
Hamas a perdu la guerre qu’il semblait vouloir déclencher. Mais il pourrait avoir gagné autre chose, quelque chose que sa direction a toujours rêvé d’obtenir: un changement durable dans l’appréciation d’Israël, notamment par ceux qui dirigeront un jour son plus proche allié.
Que voulait vraiment le Hamas ?
Pendant trois années, le monde s’est battu sur la question de ce que le Hamas avait accompli le 7 octobre. Mais une autre manière de commencer est de s’interroger sur ce que le Hamas pensait obtenir.
Selon Daniel Sobelman, professeur de sécurité et de diplomatie internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem, qui a étudié le Hamas et sa stratégie militaire, la réponse est peut-être plus audacieuse que les explications conventionnelles.
Le Hamas pensait qu’Israël pourrait s’effondrer.
Dans des documents détenus désormais par Israël, Sobelman affirme que l’objectif était explicite : « la destruction de l’État d’Israël, la libération de la Palestine ». Le comportement de la direction du Hamas ce matin-là restait en total accord avec cette ambition : quelques minutes après l’invasion, le Hamas a sollicité en privé Hezbolah pour joindre l’attaque et, publiquement, ses dirigeants ont appelé leurs alliés régionaux à entrer en lutte.
« C’est votre opportunité », raconte Sobelman que le Hamas aurait dit au chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah.
Pendant quelques heures extraordinaires, le rêve du Hamas n’avait pas tout à fait l’air de simple illusion: les positions militaires israéliennes s’effondraient, des combattants du Hamas franchissaient une frontière défendue par l’une des armées les plus avancées technologiquement au monde et des communautés étaient submergées.
Selon Gershon Baskin, activiste de la paix israélien et directeur régional de l’International Communities Organisation, le Hamas lui-même avait sous-estimé l’efficacité initiale de son assaut.
« Ils ont été choqués le 7 octobre de ne pas trouver l’armée israélienne », déclare Baskin. Il dit qu’un dirigeant du Hamas lui aurait confié plus tard qu’1 500 combattants avaient été envoyés à travers la frontière, avec l’espoir que peut-être 1 000 seraient tués.
Le Hamas attendait aussi autre chose: que l’effondrement quasi imminent d’Israël attirerait le reste de la région.
« Ils pensaient qu’il y aurait une coalition qui se liguerait contre Israël », explique Baskin, faisant référence à une montée des Palestiniens en Cis-Jordanie, à une action du Hezbollah et à une mobilisation plus large du monde arabe. « Ils pensaient que tout cela allait s’effondrer rapidement », ajoute-t-il.
Comme on le sait aujourd’hui, rien de tel ne s’est produit. Et un peu plus d’un an après l’attaque du 7 octobre, des figures centrales de la direction politique et militaire du Hamas ont été tuées : Saleh al-Arouri, fondateur de l’aile militaire de l’organisation, le chef politique Ismail Haniyeh, le commandant militaire Mohammed Deif et, bien sûr, l’architecte principal de l’attaque, Yahya Sinwar.
Outre l’écrasement de son organisation, le Hamas a aussi dû faire face au fait que l’offensive régionale qu’il espérait ne s’est pas concrétisée, du moins pas sous la forme qu’avaient envisagée ses dirigeants. Le Hezbollah a ouvert une front nord, mais n’a pas lancé l’invasion massive anticipée par Sobelman.
Les pertes, bien sûr, ne se limitaient pas au Hamas lui-même. Environ 75 000 Palestiniens sont morts à Gaza, selon un dépêche de l’Associated Press citant le ministère de la Santé de Gaza. Une évaluation de février 2025 par la Banque mondiale, les Nations unies et l’Union européenne estimait que près de 30 milliards de dollars d’infrastructures physiques avaient été endommagés au cours de la première année de la guerre. Le logement représentait la part la plus importante de ces destructions, soit 53 pour cent du total.
Le bilan ne cesse de s’alourdir. Au 16 septembre 2026 encore, un immeuble de Gaza-ville, auparavant endommagé par des bombardements israéliens, s’est effondré après que les attaques antérieures l’avaient fragilisé structurellement, faisant au moins 21 morts. Des journalistes de l’AP ont vu des corps sortir des décombres pendant que des engins travaillaient sur les ruines.
Les conversations de Baskin avec des responsables du Hamas n’indiquent guère que l’après-catastrophe ait ressemblé à ce qu’ils en attendaient.
« Je n’ai entendu personne au Hamas dire que cela en valait la peine », dit-il. « Mais je n’entends pas non plus quelqu’un dire qu’ils regrettrent cela. »
Il décrit des responsables survivants comme « confus et déconcertés par tout ce qui s’est passé depuis, incertains de leur rôle futur et divisés quant à l’orientation de l’organisation ».
Selon son récit, l’objectif du Hamas était de saisir des Israéliens et d’obtenir une libération de prisonniers, tout en espérant que l’attaque enflammerait une campagne régionale plus large contre Israël. Il relie particulièrement la détermination de Sinwar à libérer les Palestiniens détenus par Israël aux années qui ont suivi sa propre libération, aux 1 026 autres prisonniers et à l’échange de 2011 pour le soldat israélien capturé Gilad Shalit. Dans la manière de Baskin, les échecs dans les négociations de nouveaux échanges ont convaincu Sinwar qu’une opération de prise d’otages bien plus vaste était nécessaire.
Shibley Telhami, professeur Anwar Sadat de la paix et du développement à l’Université du Maryland, doute que le Hamas s’attendait réalistement à éliminer l’État israélien. « Ils ne sont pas si naïfs ou ignorants au point de croire qu’ils seraient capables de détruire Israël », affirme-t-il.
Pour Telhami, l’explication la plus solide réside dans la volonté du Hamas de changer un cadre politique qui se dégrade: occupation persistante, absence de perspective crédible d’un règlement en deux États et États arabes normalisant leurs relations avec Israël sans résoudre le conflit palestinien. Il distingue le désir de bouleverser ce cadre de la connaissance de ce qui le remplacerait.
L’explication publique du Hamas invoquait également des lieux religieux et des prisonniers. Dans sa déclaration annonçant l’Opération Al-Aqsa Flood, le nom du Hamas pour l’attaque du 7 octobre, Deif a évoqué la mosquée Al-Aqsa, les actions israéliennes en Cisjordanie et le traitement des détenus palestiniens.
Réunis, ces récits pointent des ambitions qui se chevauchent: libérer les prisonniers, mobiliser des alliés, exploiter une Israël perçue comme vulnérable, faire obstacle à la normalisation et ramener la question palestinienne au premier plan de l’agenda international.
Les résultats
Pour évaluer le 7 octobre et tout ce qui s’en est suivi, la question n’est pas seulement « est-ce que le Hamas a obtenu ce à quoi il s’attendait ? ». Mais « est-ce que la guerre que le Hamas a déclenchée a orienté le monde dans une direction qui correspond à ses objectifs ? »
Trois années plus tard, nous pouvons commencer à répondre à cette question.
Au printemps 2022, 55 % des Américains avaient une opinion favorable d’Israël et 42 % défavorable. En mars 2026, ces chiffres s’étaient pratiquement inversés: 37 % favorable, 60 % défavorable. La proportion de personnes ayant une opinion très défavorable a presque triplé, passant de 10 % à 28 %.
Aucun de ces chiffres ne prouve que le Hamas ait convaincu l’Amérique d’embrasser sa cause, mais ils soulignent une érosion du soutien à Israël à travers le pays.
Le statut international d’Israël peut être mesuré autrement que par les simples taux d’approbation. L’indice Global Soft Power de Brand Finance, qui suit les perceptions des pays en matière de réputation, d’influence, de culture, d’affaires, de gouvernance et d’autres paramètres, a placé Israël à la 39e place en 2026, en recul de six places en un an, la plus forte chute parmi les 50 plus grandes marques-pays. Israël figure aussi parmi les cinq derniers sur l’évaluation de son impact net négatif sur le monde.
Un autre indice des Nations Brands, qui évalue les habitants, la culture, le tourisme, les exportations, la gouvernance et l’investissement, a enregistré la plus forte chute annuelle de l’ensemble de ses deux décennies pour Israël en 2025. Il a terminé dernier sur des mesures incluant la perception de son peuple.
David Makovsky, directeur du Project on Arab-Israel Relations à l’Institute for Near East Policy de Washington, met en garde contre l’idée que la relation actuelle représente durablement la position d’Israël en Amérique, compte tenu des difficultés rencontrées par le premier ministre, Benjamin Netanyahu.
« Je pense que nous pourrions être en train d’assister à davantage une anomalie qu’à un point de données indiquant une tendance à la baisse », affirme-t-il.
Israël s’approche d’élections, remarque Makovsky, et un gouvernement différent pourrait adopter une conduite différente. Il pourrait réprimer plus durement les violences extrémistes contre les Palestiniens, modifier des politiques qui ont éloigné les Américains et, peut-être surtout, commencer à s’adresser à des publics en dehors des segments électoraux nationaux.
« L’ancien Israël savait faire de la communication interne et externe », affirme Makovsky. « Cette année en particulier, avec les élections en perspective, il a mis davantage l’accent sur la communication interne, et c’est tout ce que le monde entend. »
Son argument constitue un avertissement important contre l’idée de rédiger l’ »obituary » de la relation États-Unis-Israël alors qu’un gouvernement israélien particulièrement polarisant est encore au pouvoir.
Waxman, toutefois, pointe « l’impact de la guerre de Gaza sur les jeunes Américains », dont la compréhension d’Israël s’est forgée non pas à partir de la guerre des Six Jours, de la Guerre froide ou du processus d’Oslo, mais de ce qu’ils ont vu au cours des trois dernières années.
« Leur perception d’Israël a été fortement façonnée par ce qu’ils ont vu sur leurs téléphones, sur Instagram, sur les fils Twitter », dit-il. « Cela aura des répercussions à long terme sur les politiques américaines lorsque cette génération accédera au pouvoir, nous le verrons.”
Les sondages ne peuvent pas dire si ces attitudes survivront à un nouveau gouvernement israélien, à un paysage régional différent ou simplement au passage du temps. Makovsky peut avoir raison en affirmant que changé de gouvernement pourrait « stopper l’hémorragie ».
Le problème d’Israël en Amérique n’est plus seulement que les Américains n’aiment pas son Premier ministre ou désapprouvent les décisions de son gouvernement. De plus en plus, surtout chez la génération qui héritera de la politique américaine, le pays lui-même est vu différemment.
Pendant des décennies, l’argument politique autour d’Israël s’est déroulé majoritairement dans un cadre bipartisan: les États-Unis resteraient l’allié principal d’Israël. Démocrates et Républicains pouvaient être en désaccord sur les implantations, les négociations de paix, l’État palestinien ou les gouvernements israéliens individuels sans remettre en cause l’ossature même de la relation.
Cette hypothèse est aujourd’hui remise en cause par deux voies à la fois. Makovsky parle d’une « politique en forme de fer à cheval ».
À gauche, en progression, le débat tourne autour de Gaza: souffrance des civils palestiniens, conduite israélienne et le rôle des armes et de la protection diplomatique américaines qui, selon les détracteurs, rendent les États-Unis complices dans ces actions.
À droite, dans une posture isolationniste, l’objection est différente. Gaza n’est pas nécessairement au cœur de l’argument. La question est de savoir pourquoi Israël devrait occuper une position aussi privilégiée dans la politique étrangère américaine — et si ce lien peut entraîner les États-Unis dans des conflits que les Américains éviteraient autrement.
« Je ne pense pas que Tucker Carlson se concentre autant sur Gaza que sur la question: pourquoi Trump a-t-il décidé d’entrer en guerre contre l’Iran », déclare Makovsky.
À l’inverse, le sénateur progressiste Bernie Sanders a concentré ses critiques sur Gaza et ses suites, par exemple.
Le tournant commence déjà à se refléter dans la politique américaine.
Maxwell Frost, le démocrate floridien de 29 ans et premier représentant de la Génération Z à entrer au Congrès, a affirmé à Axios cette année que l’opposition démocrate même au financement du système de défense aérienne Iron Dome était « considérée comme extrémiste il y a quatre ans ».
Ce ne l’est plus. En juillet, 103 démocrates à la Chambre ont voté pour supprimer 3,3 milliards de dollars d’aide militaire annuelle à Israël. Le vote a échoué, mais près de la moitié du caucus démocrate soutenait quelque chose qui, jusqu’à récemment, relevait d’un autre courant du parti.
Le déplacement à droite est plus modeste, mais plus surprenant. Josiah Neumann, un jeune leader républicain étudiant à Xavier University (Cincinnati), a déclaré au Washington Post: « Pour être ‘America First’, les Stars and Stripes doivent passer avant l’étoile de David ».
Une autre jeune républicaine étudiante, Elysia Morales, à Saint Mary’s College à Notre Dame (Indiana), soutenait encore la guerre d’Israël contre le Hamas mais ajoutait: « Israël a le droit d’être en colère, mais il y a aussi un moment où il faut freiner le rythme ».
Le fossé, donc, ne se réduit pas à un simple clivage gauche-droite. Du côté démocrate, le scepticisme envers le soutien militaire à Israël est rapidement devenu courant. Du côté républicain, le soutien au Congrès reste largement pro-Israël, mais un argument « America First » contre l’engagement extérieur a pris une force particulière chez certains jeunes conservateurs.
L’un des questionnements porte sur ce que ce soutien américain permet à Israël de faire, et l’autre sur ce que le soutien à Israël oblige les États-Unis à faire.
Ainsi, la génération actuelle entretient une relation avec Israël qui est radicalement différente de celle que Washington a entretenue durant des décennies.
Les jeunes d’aujourd’hui n’occupent pas encore les postes majeurs — à la tête des commissions du Congrès, du State Department, ou même la Maison-Blanche — mais ils y parviendront tôt ou tard.
C’est sur cette échéance que pourrait, en fin de compte, être jugé le 7 octobre: Hamas a perdu la guerre qu’il pensait avoir déclenchée. La guerre politique qui a suivi sera modelée par la nouvelle génération qui investit le pouvoir.
Comment le Hamas a remporté la guerre malgré tout ce qu’il a perdu
Les dernières secondes de la vie de Bernard Cowan ont été capturées par la caméra corporelle de l’un des tireurs qui l’a tué.
Au petit matin du 7 octobre 2023, des groupes d’hommes armés du Hamas circulaient dans le kiboutz Sufa, à moins d’un peu moins de trois kilomètres de Gaza. Bernard Cowan, 57 ans, grand-père binational britannique-israélien, venait de quitter la salle sécurisée de sa famille; son frère expliquera par la suite qu’il souffrait de claustrophobie. Son épouse, Margaret, était restée à l’intérieur.
L’un des assaillants repéra Cowan assis à l’intérieur de la maison, leva son fusil et tira deux fois à travers la fenêtre. Cowan s’effondra. La caméra continua d’enregistrer alors que les attaquants arpentaient le kiboutz, tirant sur des habitations et même sur les pneus d’une ambulance. Dans une autre maison, la poignée d’un téléphone qui sonnait encore sur une table de cuisine offrait un moment plus silencieux. Cowan comptait parmi environ 1 200 personnes tuées lors des attaques du 7 octobre en Israël. Ce chiffre, aussi atroce et tragique soit-il, peut aussi masquer ce que signifie réellement une telle atrocité pour un pays de la taille d’Israël.
Les États-Unis viennent tout juste de marquer le 25e anniversaire du 11 septembre, où 2 977 personnes ont été tuées par 19 pirates de l’air. Une attaque sur l’Amérique équivalente au 7 octobre aurait fait près de 40 000 morts.
La comparaison met en lumière un sens de proportion que les simples chiffres de victimes ne peuvent expliquer: le Hamas a infligé à Israël un traumatisme national d’une ampleur qui rend une riposte israélienne écrasante non seulement probable, mais politiquement et psychologiquement prévisible.
Alors que la plupart des interprétations du 7 octobre se demandaient ce que le Hamas espérait obtenir avec l’attaque elle-même — otages, prisonniers, guerre régionale, fin de la normalisation israélo-saoudienne — Dov Waxman, chercheur en relations Israël-États-Unis à l’UCLA, soutient que le Hamas pourrait aussi avoir calculé que la riposte d’Israël irait elle-même servir ses objectifs.
« Ce qui m’a convaincu de cela dès les jours qui ont suivi le 7 octobre, c’est la décision de filmer, à l’aide de caméras GoPro, et de diffuser les genres d’atrocités et de violences qu’ils commettaient », dit-il. « Pourquoi feraient-ils cela ? »
Waxman compare cette logique à la stratégie d’Osama ben Laden le 11 septembre. Une force bien plus faible ne pouvait pas vaincre directement une puissance plus forte, mais pouvait l’amener à réagir de manière à modifier l’environnement politique.
Trois ans plus tard, c’est là tout le paradoxe du 7 octobre.
Hamas n’a pas détruit Israël. En revanche, une grande partie de la direction centrale de l’organisation a été éliminée depuis; ses capacités militaires ont été gravement endommagées. Gaza, une mince bande de terre, a subi une attaque israélienne dévastatrice et une crise humanitaire qui a coûté des dizaines de milliers de vies innocentes et déplacé une grande partie de sa population.
Le monde politique a aussi changé. La cause palestinienne est revenue au premier plan de la scène internationale. La réputation d’Israël dans le monde a chuté de manière marquée. Parmi les jeunes Américains, les Palestiniens sont désormais perçus plus favorablement que les Israéliens, au point que, pour certains, ce soutien est devenu un test de pureté idéologique. Pour des raisons diverses, l’opposition au soutien américain à Israël est aussi un test de pureté pour une fraction croissante de la droite. Un jour, ces jeunes Américains occuperont des postes de pouvoir.
Hamas a perdu la guerre qu’il semblait vouloir déclencher. Mais il pourrait avoir gagné autre chose, quelque chose que sa direction a toujours rêvé d’obtenir: un changement durable dans l’appréciation d’Israël, notamment par ceux qui dirigeront un jour son plus proche allié.
Que voulait vraiment le Hamas ?
Pendant trois années, le monde s’est battu sur la question de ce que le Hamas avait accompli le 7 octobre. Mais une autre manière de commencer est de s’interroger sur ce que le Hamas pensait obtenir.
Selon Daniel Sobelman, professeur de sécurité et de diplomatie internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem, qui a étudié le Hamas et sa stratégie militaire, la réponse est peut-être plus audacieuse que les explications conventionnelles.
Le Hamas pensait qu’Israël pourrait s’effondrer.
Dans des documents détenus désormais par Israël, Sobelman affirme que l’objectif était explicite : « la destruction de l’État d’Israël, la libération de la Palestine ». Le comportement de la direction du Hamas ce matin-là restait en total accord avec cette ambition : quelques minutes après l’invasion, le Hamas a sollicité en privé Hezbolah pour joindre l’attaque et, publiquement, ses dirigeants ont appelé leurs alliés régionaux à entrer en lutte.
« C’est votre opportunité », raconte Sobelman que le Hamas aurait dit au chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah.
Pendant quelques heures extraordinaires, le rêve du Hamas n’avait pas tout à fait l’air de simple illusion: les positions militaires israéliennes s’effondraient, des combattants du Hamas franchissaient une frontière défendue par l’une des armées les plus avancées technologiquement au monde et des communautés étaient submergées.
Selon Gershon Baskin, activiste de la paix israélien et directeur régional de l’International Communities Organisation, le Hamas lui-même avait sous-estimé l’efficacité initiale de son assaut.
« Ils ont été choqués le 7 octobre de ne pas trouver l’armée israélienne », déclare Baskin. Il dit qu’un dirigeant du Hamas lui aurait confié plus tard qu’1 500 combattants avaient été envoyés à travers la frontière, avec l’espoir que peut-être 1 000 seraient tués.
Le Hamas attendait aussi autre chose: que l’effondrement quasi imminent d’Israël attirerait le reste de la région.
« Ils pensaient qu’il y aurait une coalition qui se liguerait contre Israël », explique Baskin, faisant référence à une montée des Palestiniens en Cis-Jordanie, à une action du Hezbollah et à une mobilisation plus large du monde arabe. « Ils pensaient que tout cela allait s’effondrer rapidement », ajoute-t-il.
Comme on le sait aujourd’hui, rien de tel ne s’est produit. Et un peu plus d’un an après l’attaque du 7 octobre, des figures centrales de la direction politique et militaire du Hamas ont été tuées : Saleh al-Arouri, fondateur de l’aile militaire de l’organisation, le chef politique Ismail Haniyeh, le commandant militaire Mohammed Deif et, bien sûr, l’architecte principal de l’attaque, Yahya Sinwar.
Outre l’écrasement de son organisation, le Hamas a aussi dû faire face au fait que l’offensive régionale qu’il espérait ne s’est pas concrétisée, du moins pas sous la forme qu’avaient envisagée ses dirigeants. Le Hezbollah a ouvert une front nord, mais n’a pas lancé l’invasion massive anticipée par Sobelman.
Les pertes, bien sûr, ne se limitaient pas au Hamas lui-même. Environ 75 000 Palestiniens sont morts à Gaza, selon un dépêche de l’Associated Press citant le ministère de la Santé de Gaza. Une évaluation de février 2025 par la Banque mondiale, les Nations unies et l’Union européenne estimait que près de 30 milliards de dollars d’infrastructures physiques avaient été endommagés au cours de la première année de la guerre. Le logement représentait la part la plus importante de ces destructions, soit 53 pour cent du total.
Le bilan ne cesse de s’alourdir. Au 16 septembre 2026 encore, un immeuble de Gaza-ville, auparavant endommagé par des bombardements israéliens, s’est effondré après que les attaques antérieures l’avaient fragilisé structurellement, faisant au moins 21 morts. Des journalistes de l’AP ont vu des corps sortir des décombres pendant que des engins travaillaient sur les ruines.
Les conversations de Baskin avec des responsables du Hamas n’indiquent guère que l’après-catastrophe ait ressemblé à ce qu’ils en attendaient.
« Je n’ai entendu personne au Hamas dire que cela en valait la peine », dit-il. « Mais je n’entends pas non plus quelqu’un dire qu’ils regrettrent cela. »
Il décrit des responsables survivants comme « confus et déconcertés par tout ce qui s’est passé depuis, incertains de leur rôle futur et divisés quant à l’orientation de l’organisation ».
Selon son récit, l’objectif du Hamas était de saisir des Israéliens et d’obtenir une libération de prisonniers, tout en espérant que l’attaque enflammerait une campagne régionale plus large contre Israël. Il relie particulièrement la détermination de Sinwar à libérer les Palestiniens détenus par Israël aux années qui ont suivi sa propre libération, aux 1 026 autres prisonniers et à l’échange de 2011 pour le soldat israélien capturé Gilad Shalit. Dans la manière de Baskin, les échecs dans les négociations de nouveaux échanges ont convaincu Sinwar qu’une opération de prise d’otages bien plus vaste était nécessaire.
Shibley Telhami, professeur Anwar Sadat de la paix et du développement à l’Université du Maryland, doute que le Hamas s’attendait réalistement à éliminer l’État israélien. « Ils ne sont pas si naïfs ou ignorants au point de croire qu’ils seraient capables de détruire Israël », affirme-t-il.
Pour Telhami, l’explication la plus solide réside dans la volonté du Hamas de changer un cadre politique qui se dégrade: occupation persistante, absence de perspective crédible d’un règlement en deux États et États arabes normalisant leurs relations avec Israël sans résoudre le conflit palestinien. Il distingue le désir de bouleverser ce cadre de la connaissance de ce qui le remplacerait.
L’explication publique du Hamas invoquait également des lieux religieux et des prisonniers. Dans sa déclaration annonçant l’Opération Al-Aqsa Flood, le nom du Hamas pour l’attaque du 7 octobre, Deif a évoqué la mosquée Al-Aqsa, les actions israéliennes en Cisjordanie et le traitement des détenus palestiniens.
Réunis, ces récits pointent des ambitions qui se chevauchent: libérer les prisonniers, mobiliser des alliés, exploiter une Israël perçue comme vulnérable, faire obstacle à la normalisation et ramener la question palestinienne au premier plan de l’agenda international.
Les résultats
Pour évaluer le 7 octobre et tout ce qui s’en est suivi, la question n’est pas seulement « est-ce que le Hamas a obtenu ce à quoi il s’attendait ? ». Mais « est-ce que la guerre que le Hamas a déclenchée a orienté le monde dans une direction qui correspond à ses objectifs ? »
Trois années plus tard, nous pouvons commencer à répondre à cette question.
Au printemps 2022, 55 % des Américains avaient une opinion favorable d’Israël et 42 % défavorable. En mars 2026, ces chiffres s’étaient pratiquement inversés: 37 % favorable, 60 % défavorable. La proportion de personnes ayant une opinion très défavorable a presque triplé, passant de 10 % à 28 %.
Aucun de ces chiffres ne prouve que le Hamas ait convaincu l’Amérique d’embrasser sa cause, mais ils soulignent une érosion du soutien à Israël à travers le pays.
Le statut international d’Israël peut être mesuré autrement que par les simples taux d’approbation. L’indice Global Soft Power de Brand Finance, qui suit les perceptions des pays en matière de réputation, d’influence, de culture, d’affaires, de gouvernance et d’autres paramètres, a placé Israël à la 39e place en 2026, en recul de six places en un an, la plus forte chute parmi les 50 plus grandes marques-pays. Israël figure aussi parmi les cinq derniers sur l’évaluation de son impact net négatif sur le monde.
Un autre indice des Nations Brands, qui évalue les habitants, la culture, le tourisme, les exportations, la gouvernance et l’investissement, a enregistré la plus forte chute annuelle de l’ensemble de ses deux décennies pour Israël en 2025. Il a terminé dernier sur des mesures incluant la perception de son peuple.
David Makovsky, directeur du Project on Arab-Israel Relations à l’Institute for Near East Policy de Washington, met en garde contre l’idée que la relation actuelle représente durablement la position d’Israël en Amérique, compte tenu des difficultés rencontrées par le premier ministre, Benjamin Netanyahu.
« Je pense que nous pourrions être en train d’assister à davantage une anomalie qu’à un point de données indiquant une tendance à la baisse », affirme-t-il.
Israël s’approche d’élections, remarque Makovsky, et un gouvernement différent pourrait adopter une conduite différente. Il pourrait réprimer plus durement les violences extrémistes contre les Palestiniens, modifier des politiques qui ont éloigné les Américains et, peut-être surtout, commencer à s’adresser à des publics en dehors des segments électoraux nationaux.
« L’ancien Israël savait faire de la communication interne et externe », affirme Makovsky. « Cette année en particulier, avec les élections en perspective, il a mis davantage l’accent sur la communication interne, et c’est tout ce que le monde entend. »
Son argument constitue un avertissement important contre l’idée de rédiger l’ »obituary » de la relation États-Unis-Israël alors qu’un gouvernement israélien particulièrement polarisant est encore au pouvoir.
Waxman, toutefois, pointe « l’impact de la guerre de Gaza sur les jeunes Américains », dont la compréhension d’Israël s’est forgée non pas à partir de la guerre des Six Jours, de la Guerre froide ou du processus d’Oslo, mais de ce qu’ils ont vu au cours des trois dernières années.
« Leur perception d’Israël a été fortement façonnée par ce qu’ils ont vu sur leurs téléphones, sur Instagram, sur les fils Twitter », dit-il. « Cela aura des répercussions à long terme sur les politiques américaines lorsque cette génération accédera au pouvoir, nous le verrons.”
Les sondages ne peuvent pas dire si ces attitudes survivront à un nouveau gouvernement israélien, à un paysage régional différent ou simplement au passage du temps. Makovsky peut avoir raison en affirmant que changé de gouvernement pourrait « stopper l’hémorragie ».
Le problème d’Israël en Amérique n’est plus seulement que les Américains n’aiment pas son Premier ministre ou désapprouvent les décisions de son gouvernement. De plus en plus, surtout chez la génération qui héritera de la politique américaine, le pays lui-même est vu différemment.
Pendant des décennies, l’argument politique autour d’Israël s’est déroulé majoritairement dans un cadre bipartisan: les États-Unis resteraient l’allié principal d’Israël. Démocrates et Républicains pouvaient être en désaccord sur les implantations, les négociations de paix, l’État palestinien ou les gouvernements israéliens individuels sans remettre en cause l’ossature même de la relation.
Cette hypothèse est aujourd’hui remise en cause par deux voies à la fois. Makovsky parle d’une « politique en forme de fer à cheval ».
À gauche, en progression, le débat tourne autour de Gaza: souffrance des civils palestiniens, conduite israélienne et le rôle des armes et de la protection diplomatique américaines qui, selon les détracteurs, rendent les États-Unis complices dans ces actions.
À droite, dans une posture isolationniste, l’objection est différente. Gaza n’est pas nécessairement au cœur de l’argument. La question est de savoir pourquoi Israël devrait occuper une position aussi privilégiée dans la politique étrangère américaine — et si ce lien peut entraîner les États-Unis dans des conflits que les Américains éviteraient autrement.
« Je ne pense pas que Tucker Carlson se concentre autant sur Gaza que sur la question: pourquoi Trump a-t-il décidé d’entrer en guerre contre l’Iran », déclare Makovsky.
À l’inverse, le sénateur progressiste Bernie Sanders a concentré ses critiques sur Gaza et ses suites, par exemple.
Le tournant commence déjà à se refléter dans la politique américaine.
Maxwell Frost, le démocrate floridien de 29 ans et premier représentant de la Génération Z à entrer au Congrès, a affirmé à Axios cette année que l’opposition démocrate même au financement du système de défense aérienne Iron Dome était « considérée comme extrémiste il y a quatre ans ».
Ce ne l’est plus. En juillet, 103 démocrates à la Chambre ont voté pour supprimer 3,3 milliards de dollars d’aide militaire annuelle à Israël. Le vote a échoué, mais près de la moitié du caucus démocrate soutenait quelque chose qui, jusqu’à récemment, relevait d’un autre courant du parti.
Le déplacement à droite est plus modeste, mais plus surprenant. Josiah Neumann, un jeune leader républicain étudiant à Xavier University (Cincinnati), a déclaré au Washington Post: « Pour être ‘America First’, les Stars and Stripes doivent passer avant l’étoile de David ».
Une autre jeune républicaine étudiante, Elysia Morales, à Saint Mary’s College à Notre Dame (Indiana), soutenait encore la guerre d’Israël contre le Hamas mais ajoutait: « Israël a le droit d’être en colère, mais il y a aussi un moment où il faut freiner le rythme ».
Le fossé, donc, ne se réduit pas à un simple clivage gauche-droite. Du côté démocrate, le scepticisme envers le soutien militaire à Israël est rapidement devenu courant. Du côté républicain, le soutien au Congrès reste largement pro-Israël, mais un argument « America First » contre l’engagement extérieur a pris une force particulière chez certains jeunes conservateurs.
L’un des questionnements porte sur ce que ce soutien américain permet à Israël de faire, et l’autre sur ce que le soutien à Israël oblige les États-Unis à faire.
Ainsi, la génération actuelle entretient une relation avec Israël qui est radicalement différente de celle que Washington a entretenue durant des décennies.
Les jeunes d’aujourd’hui n’occupent pas encore les postes majeurs — à la tête des commissions du Congrès, du State Department, ou même la Maison-Blanche — mais ils y parviendront tôt ou tard.
C’est sur cette échéance que pourrait, en fin de compte, être jugé le 7 octobre: Hamas a perdu la guerre qu’il pensait avoir déclenchée. La guerre politique qui a suivi sera modelée par la nouvelle génération qui investit le pouvoir.