Au bord d’un lac breton dort depuis 1985 un réacteur nucléaire que la France n’a toujours pas fini de démonter quarante ans plus tard

Illustration du réacteur de Brennilis au bord du lac Saint-Michel en Bretagne

Au cœur des monts d’Arrée, le paysage semble avoir tout effacé. L’eau sombre du lac Saint-Michel, les landes et les collines donnent au lieu l’apparence d’un décor resté à l’écart du temps. Pourtant, derrière les clôtures, une silhouette industrielle raconte une autre histoire : celle de Brennilis, l’unique centrale nucléaire jamais construite en Bretagne.

Son réacteur a cessé de produire de l’électricité en juillet 1985. Quarante et un ans plus tard, il n’a pas encore entièrement disparu. Le chantier est bien actif, mais sa partie la plus délicate ne fait que commencer : ouvrir puis découper le bloc réacteur, pièce par pièce, dans un environnement où chaque geste doit être préparé et contrôlé.

Un petit réacteur devenu un immense chantier

Brennilis n’avait rien d’une centrale nucléaire classique. Baptisé EL4, son réacteur expérimental utilisait de l’uranium naturel, de l’eau lourde et du gaz carbonique. Raccordé au réseau en 1967, il développait environ 70 mégawatts électriques, une puissance modeste à l’échelle du parc français actuel.

Après dix-huit années de fonctionnement, l’installation a été arrêtée. Le combustible a été retiré, plusieurs bâtiments vidés et des équipements périphériques démantelés. Pourtant, le cœur du problème est toujours là : l’enceinte qui abritait la cuve et les éléments les plus exposés.

Le site ne dort donc pas au sens littéral. Il est surveillé, entretenu et occupé par des équipes spécialisées. Mais son rythme n’a rien de comparable avec celui d’un chantier ordinaire. Avant de déplacer un composant, il faut connaître son état radiologique, prévoir son emballage, définir sa filière de traitement et limiter l’exposition des intervenants.

Pourquoi quarante ans n’ont pas suffi

Lorsque Brennilis a fermé, la France ne possédait pas encore l’expérience acquise aujourd’hui sur la déconstruction des installations nucléaires. Les stratégies ont changé au fil du temps. Une partie du travail a d’abord été différée, dans l’idée que la radioactivité diminuerait naturellement avant les opérations les plus complexes.

À cela se sont ajoutés les aléas propres à un prototype : plans anciens, matériels uniques, présence d’amiante, espaces difficiles d’accès et méthodes à inventer. Chaque découverte peut obliger à revoir les protections ou l’ordre des opérations. On ne démonte pas un réacteur comme une usine vide, surtout lorsque le modèle n’a pas été reproduit en série.

Le calendrier a aussi été marqué par des procédures administratives, des études environnementales et des recours. Le voisinage du lac Saint-Michel et la sensibilité écologique des monts d’Arrée ont placé le chantier sous une attention particulière. Les autorisations ne concernent pas seulement la découpe : elles encadrent aussi l’eau, l’air, les déchets et les mesures réalisées autour du site.

La phase la plus spectaculaire commence seulement

La déconstruction complète a franchi une étape décisive avec l’autorisation d’attaquer le bloc réacteur. Il faut désormais créer des accès dans son enceinte, installer des protections supplémentaires puis préparer la découpe de composants massifs. Certaines opérations seront réalisées à distance, notamment grâce à des machines et des bras robotisés.

Le contraste est saisissant. Le réacteur a produit pendant moins de deux décennies, mais son effacement total pourrait demander environ trois fois plus de temps. La fin du chantier est aujourd’hui envisagée autour de 2041, sous réserve que les phases les plus techniques se déroulent comme prévu.

Cette échéance ne signifie pas que la cuve restera intacte jusqu’à cette date. Le démantèlement avance par séquences : découpe, conditionnement, évacuation, assainissement puis contrôle des locaux. À mesure que les équipements disparaissent, les volumes sont triés selon leur nature. Une grande partie des matériaux conventionnels peut suivre des circuits classiques, tandis que les déchets radioactifs répondent à des règles spécifiques.

Un paysage paisible qui cache une leçon industrielle

Brennilis est devenu un laboratoire grandeur nature pour toute la filière française. Les outils conçus sur place, les scénarios de découpe et les retours d’expérience doivent servir ailleurs, même si aucun autre réacteur français n’est exactement identique à EL4. Ce chantier montre surtout que l’arrêt d’une centrale n’est que le début d’une seconde vie industrielle.

Pour les visiteurs qui longent le lac, le site reste discret derrière la végétation et les installations de sécurité. Il n’est ni abandonné ni oublié. Sa lenteur tient précisément au niveau de précaution imposé à chaque opération, et au fait que le pays apprend encore à refermer proprement une page technologique ouverte dans les années 1960.

Lorsque le dernier bâtiment nucléaire aura été assaini, plus d’un demi-siècle se sera probablement écoulé depuis l’arrêt du réacteur. Dans ce coin de Bretagne associé au silence et aux grands espaces, le temps du nucléaire se mesure décidément autrement.

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