La Cour d’appel des États-Unis pour le troisième circuit a frappé une fois de plus l’administration Trump dans sa stratégie d’application des lois sur l’immigration, en statuant que des immigrés entrés sur le territoire américain de façon irrégulière il y a plusieurs années ne peuvent pas être détenus automatiquement sans remise en liberté sous garantie, en vertu d’une loi sur laquelle le gouvernement s’est appuyé de plus en plus depuis 2025.
Dans une décision rendue vendredi à une majorité de 2 contre 1, la cour d’appel basée à Philadelphie a confirmé des ordonnances ordonnant la libération de deux résidents de longue date des États‑Unis qui avaient été détenus par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) sans audience de mise en liberté sous caution. La cour a conclu que leur détention violait à la fois la Immigration and Nationality Act (INA) et les garanties constitutionnelles de procédure régulière.
Cette décision s’ajoute à un clivage croissant entre les tribunaux d’appel fédéraux sur la question de savoir si l’administration peut utiliser une disposition de détention frontalière pour retenir des immigrés arrêtés des années après leur entrée, un conflit qui semble de plus en plus voué à être examiné par la Cour suprême.
Ce dont l’affaire traite
L’affaire portait sur Gabriel Antonio Buele Morocho, ressortissant équatorien entré aux États‑Unis en 2001, et Wanderson Lopes De Andrade, ressortissant brésilien entré en 2014. Tous deux ont été arrêtés par l’ICE des années plus tard et placés en détention obligatoire en vertu de la section 1225(b)(2)(A) de l’Immigration and Nationality Act.
Traditionnellement, les immigrants qui se trouvaient sur le territoire américain après une entrée sans inspection étaient généralement détenus en vertu d’une autre disposition, l’article 1226(a), qui permet aux juges d’immigration d’envisager une libération sous caution si la personne n’est pas considérée comme dangereuse pour la collectivité ou comme un risque de fuite.
À partir de 2025, toutefois, le gouvernement a élargi l’usage de la détention obligatoire, soutenant que les immigrés qui n’avaient jamais été admis formellement sur le territoire pouvaient être détenus sans caution pendant que leurs procédures d’expulsion se poursuivaient.
Le Third Circuit a rejeté cette interprétation.
« Parce que leurs détentions sans audience violaient la loi sur l’immigration et la naturalisation (« INA ») et le droit à une procédure régulière, nous allons confirmer », a écrit la juge Patty Shwartz au nom de la majorité.
Qu’est-ce que la politique de détention obligatoire ?
Au cœur du différend se trouve une section de la loi sur l’immigration qui oblige à détenir certains non‑citoyens « cherchant à être admis » aux États‑Unis et qui ne se voient pas clairement admis à entrer.
L’administration a soutenu que les personnes entrées illégalement et qui n’ont jamais fait l’objet d’une admission formelle demeurent des « demandeurs d’admission » et peuvent donc être retenues en vertu de la disposition de détention obligatoire, peu importe depuis combien de temps elles vivent dans le pays.
Le Third Circuit n’est pas d’accord, estimant que l’expression « seeking admission » se rapporte aux personnes qui tentent activement d’entrer dans le pays, et non à celles qui ont franchi la frontière des années auparavant et qui ont été arrêtées ensuite à l’intérieur des États‑Unis.
Selon la cour, l’usage par le Congrès du mot « seeking » implique un effort présent et continu pour obtenir l’admission. Les juges ont conclu que les immigrés déjà présents aux États‑Unis ne se trouvent pas dans un état continu de tentative d’entrée.
En conséquence, la cour a jugé que ces personnes doivent généralement être traitées sous l’article 1226(a), les rendant éligibles à demander des audiences de mise en liberté sous caution.
« Si cette interprétation était maintenue, elle donnerait aux autorités de l’immigration le pouvoir d’emprisonner des personnes simplement parce qu’elles sont entrées illégalement — peu importe depuis combien de temps elles vivent dans le pays ou quels liens elles y entretiennent. Elle fournit au gouvernement un outil important dans ses efforts de déportation massive. Elle a aussi des implications graves pour la manière dont les tribunaux comprennent le droit à une procédure régulière pour les non‑citoyens. »
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Préoccupations relatives à la procédure
La Third Circuit a également jugé que la politique de détention du gouvernement violait la clause du Due Process du Cinquième Amendement.
La cour a souligné que les personnes qui vivent aux États‑Unis depuis des années bénéficient de protections constitutionnelles qui ne s’appliquent pas de la même façon à une personne arrêtée immédiatement après avoir franchi la frontière.
En citant la jurisprudence de la Cour suprême, le panel a noté que les protections du dû process s’appliquent à toutes les personnes physiquement présentes sur le territoire américain, quel que soit leur statut d’immigration. Les juges ont estimé que refuser aux détenus toute possibilité de démontrer qu’ils ne présentent pas de danger et qu’ils ne sont pas susceptibles de fuir crée un risque inacceptable de détention injustifiée.
D’autres tribunaux ont abouti à des conclusions similaires
La Third Circuit n’est pas seule. Les circuits Premier, Deuxième, Sixième, Septième, Neuvième, Dixième et Onzième ont aussi conclu que la section 1225(b)(2)(A) n’autorise généralement pas la détention obligatoire des immigrés arrêtés des années après leur entrée sur le territoire américain.
Plusieurs de ces décisions ont déjà donné lieu à des pétitions demandant l’intervention de la Cour suprême.
« Bien que de nombreuses cours d’appel aient jugé la politique illégale, le gouvernement a tout de même détenu un nombre record de non‑citoyens au cours de l’année écoulée en s’appuyant sur cette interprétation controversée de la loi », a déclaré Koh. « Il l’a fait en transférant des immigrés vers des zones où existent des décisions de justice qui soutiennent cette politique — par exemple, en déplaçant des individus de la Californie vers le Texas. De plus, dans un nombre préoccupant de cas, l’agence d’immigration semble avoir refusé de suivre les ordonnances des tribunaux. »
Les tribunaux qui ont donné raison au gouvernement
Tous les tribunaux fédéraux d’appel ne partagent pas ce point de vue, les Circuits Cinquième et Huitième ayant adopté la position de l’administration, estimant que la section 1225(b)(2)(A) autorise la détention obligatoire des immigrés entrés illégalement puis arrêtés à l’intérieur du pays.
Ces décisions ont conclu que le Congrès avait l’intention d’appliquer largement la disposition de détention obligatoire à toute personne qui n’avait jamais été admise formellement aux États‑Unis.
Cette fracture signifie que les détenus pour immigration peuvent être soumis à des cadres juridiques différents selon l’endroit où ils sont arrêtés et poursuivis.
La dissidence met en garde contre un traitement différencié des entrants illégaux
La juge Jennifer Lee « Jenn » Mascott a exprimé une dissidence dans l’affaire du Third Circuit, soutenant que le Congrès avait l’intention d’éliminer les distinctions entre les immigrés qui se présentaient pour inspection et ceux qui avaient franchi la frontière sans être détectés.
« L’opinion majoritaire affirme que même si les étrangers approchant les États‑Unis par un point d’entrée frontière autorisé peuvent être détenus sans caution, les étrangers qui passent inaperçus la frontière ne peuvent pas l’être », a écrit Mascott.
Sa dissidence reprenait les arguments avancés par l’administration devant les tribunaux du pays et mettait en lumière le profond fossé qui pourrait, à terme, attirer la Cour suprême dans ce litige.
Todd Blanche Battles Fired Immigration Judges in Court
Pourquoi cela pourrait être porté devant la Cour suprême
La présence d’un conflit direct entre les cours d’appel fédérales est l’une des raisons les plus fréquentes pour lesquelles la Cour suprême accepte d’entendre une affaire.
Le Third Circuit a souligné les désaccords entre les circuits dans son opinion et a noté que des pétitions en vue d’un examen par la Cour suprême ont déjà été déposées dans plusieurs affaires associées.
La question est également d’importance nationale car elle touche une composante majeure de la stratégie intérieure de l’application de l’immigration par l’administration et peut concerner un grand nombre d’immigrants entrés sans inspection mais qui vivent aux États‑Unis depuis des années.
Le gouvernement pourrait solliciter une révision devant l’ensemble du Third Circuit, mais les observateurs juridiques devraient surtout s’interroger sur le fait que le ministère de la justice demande ou non à la Cour suprême de trancher la question une bonne fois pour toutes. Une décision de la plus haute instance établirait une règle nationale déterminant si les immigrés arrêtés longtemps après leur entrée peuvent être détenus sans caution en vertu de la section 1225(b)(2)(A) ou s’ils doivent plutôt avoir accès à des audiences de mise en liberté sous caution en vertu de la section 1226(a).
