5 façons dont l’Europe cherche à s’affranchir des menottes dorées de Trump

Chaque année, dix jours après que les États‑Unis célèbrent leur indépendance, la France commémore une étape majeure de son histoire : le 14 juillet, la fête nationale.

Ainsi nommée pour rendre hommage à la prise de la prison politique Bastille par des insurgés révolutionnaires le 14 juillet 1789, la fête nationale est marquée par un défilé militaire presque chaque année depuis 1880.

Cette année, le président Emmanuel Macron a frappé fort. Pas moins de 7 600 soldats venus de toute l’Europe ont déambulé devant les monuments les plus emblématiques de Paris, sous les yeux du président ukrainien Volodymyr Zelensky et d’un parterre de chefs d’État européens alliés, tandis que des avions de dix membres européens de l’OTAN striaient le ciel parisien.

Mais cette démonstration impressionnante de puissance militaire dissimulait une vérité qui met mal à l’aise : si les armées européennes devaient entrer en guerre dans un avenir proche, elles resteraient désespérément dépendantes du matériel, des données et du financement fournis par leur bienfaiteur transatlantique.

Macron et ses homologues continentaux en sont douloureusement conscients, et les plans de Donald Trump visant à réduire la présence de troupes américaines de l’autre côté de l’Atlantique—et les menaces de ramener les États‑Unis hors de l’OTAN—ont déclenché une série de projets destinés à offrir aux armées européennes une certaine marge d’autonomie vis‑à‑vis du Pentagone et des sociétés de défense américaines.

La question est : l’un de ces plans va-t‑il porter ses fruits ?

Fabrication et Approvisionnement Défense

Beaucoup d’entreprises échouent lorsque leur capacité à fournir leurs produits dépasse largement la demande des clients.

En matière de défense, l’Europe connaît exactement le problème inverse.

Les États européens restent les consommateurs de leur propre production, et la demande n’a jamais été aussi élevée. Mais la fin de la Guerre froide a laissé place à des décennies de sous‑investissement dans la défense, et la base industrielle du continent, vieillissante et fragmentée entre les États et les régions, a souffert.

Aujourd’hui, plus de quatre ans après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie (qui a servi de véritable réveil), l’Union européenne et des partenaires de l’OTAN comme le Royaume‑Uni et la Norvège s’attaquent à deux défis simultanés : accroître la production de défense pour répondre à la demande et faciliter l’achat et l’exploitation des équipements par leurs armées.

La Stratégie industrielle européenne de défense, qui oriente l’approche de l’UE en matière de réarmement jusqu’en 2035, vise à réduire les tracasseries liées aux processus d’approvisionnement. Elle pousse aussi les États membres à dépenser au moins la moitié de leur budget d’équipements de défense pour des produits fabriqués localement.

L’Union a déployé divers plans de financement pour y parvenir, parmi lesquels figurent des subventions directes couvrant les coûts des fabricants qui augmentent leur capacité de production, et un cadre juridique offrant des exonérations fiscales à des groupements de pays si ceux‑ci acceptent de s’approprier des programmes d’armement en commun.

Trump préférerait toutefois freiner l’élan européen.

En apprenant que l’UE pourrait instaurer des règles d’« achat européen » plus strictes, limitant les achats auprès de fournisseurs non européens, la Maison‑Blanche a menacé de couper l’accès de l’Europe à des plateformes d’armement américaines qui soutiennent encore les capacités des armées européennes.

C’est là l’un des principaux leviers de Washington sur ses partenaires transatlantiques.

Sous le règlement ITAR (International Traffic in Arms Regulations) des États‑Unis, l’Amérique peut limiter, restreindre ou retirer l’accès des clients étrangers à des technologies et données de défense, y compris sur des plateformes déjà achetées et déployées.

En d’autres termes, Trump dit à l’Europe : « Je veux que vous soyez indépendante. Mais pas trop indépendante. » C’est un peu comme un petit ami toxique.

Défense Aérienne

À chaque fois que les médias publient une image de missiles balistiques russes perforant les côtés d’immeubles en Ukraine, des milliers de responsables militaires européens froncent les sourcils ensemble.

C’est que chaque photo rappelle que la défense aérienne naissante de l’Europe est terriblement insuffisante pour repousser de tels coups, et les planificateurs militaires savent désormais que cela constituerait un facteur déterminant dans un conflit majeur.

L’Initiative européenne du Bouclier Aérien (ESSI) est l’approche rapide du continent face à ces inquiétudes.

Sous la houlette de l’Allemagne, l’ESSI accélère l’achat de plateformes de défense aérienne alliées éprouvées — notamment le système IRIS-T à courte portée de l’Allemagne, le Patriot américain à moyenne portée et l’Arrow 3 israélien à longue portée — afin de créer un bouclier pan‑européen en patchwork.

Évidemment, cela ne s’inscrit pas vraiment dans l’esprit « acheter local » de l’UE. Ainsi, lors du sommet de l’OTAN de la semaine dernière en Turquie, dix pays européens, dont l’Ukraine, la France, l’Allemagne et la Grande‑Bretagne, ont annoncé une nouvelle coalition anti‑missiles, et les géants européens de la défense MBDA, Airbus et Thales travaillent à plein régime pour développer leurs propres intercepteurs de missiles à longue portée et hypersoniques.

Aucune de ces armes n’est toutefois attendue pour entrer en service au cours de cette décennie.

Entre‑temps, la Maison‑Blanche s’est réjouie la semaine dernière d’annoncer que Lockheed Martin, fabricant du Patriot, travaillait à l’ouverture d’un centre de maintenance des missiles en Europe, et Trump a suggéré qu’il pourrait offrir à l’Ukraine des licences pour fabriquer leurs propres systèmes Patriot… sous réserve d’approbations américaines en cours, bien sûr.

Capacités de précision et de frappe en profondeur

Tout comme l’Europe doit être capable de se défendre contre les attaques russes, elle doit aussi être en mesure de punir en retour.

Les armées européennes ont besoin de missiles et de drones longue portée capables de détruire les aérodromes, les lanceurs, les systèmes de défense aérienne et les hubs logistiques bien cachés derrière la frontière. À l’heure actuelle, la plupart de leurs systèmes classiques peinent à aller au-delà d’environ 500 kilomètres (350 miles).

À l’exception des missiles Tomahawk fournis par les États‑Unis et d’un stock très limité de missiles français lancés en mer, le “Tale of the Tape” Russie‑Europe montre un net avantage de portée en faveur, ironiquement, de Vladimir Poutine.

L’approche européenne en matière de frappe longue distance, ou ELSA, réunit les fabricants de défense du Royaume‑Uni, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Pologne et de la Suède pour développer des armes pouvant atteindre jusqu’à 1 250 miles (environ 2 000 kilomètres) et au‑delà. Le Royaume‑Uni et l’Allemagne prennent leur engagement au sérieux et dirigent un groupe de 12 États membres de l’OTAN qui se sont engagés à financer ces initiatives à hauteur de plus de 50 milliards de dollars.

Londres et Berlin collaborent également dans le cadre de l’accord Trinity House pour développer leur propre missile de frappe terrestre en profondeur, et la firme Anglo‑Allemande Hypersonica a achevé plus tôt cette année le premier essai réussi d’un prototype européen de missile hypersonique.

Sam Cranny‑Evans, rédacteur en chef de Calibre Defence et Fellow associé de l’équipe des sciences militaires au think tank RUSI, a salué les progrès rapides des pays européens dans l’augmentation de leur capacité, mais a prévenu que le rythme d’investissement nécessaire pour développer des munitions de frappe avancées est extrêmement élevé.

« Les dernières estimations suggèrent que les États‑Unis ont utilisé seuls environ 13 000 munitions de frappe lors des frappes récentes sur l’Iran, sans parler des munitions défensives comme les missiles Patriot. Un conflit entre l’Europe et un adversaire comme la Russie exigerait cela à une échelle bien plus grande »,

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Chasseurs de 5e et 6e génération

Là, les menottes dorées de l’Europe pourraient autant être soudées qu’elles le sont.

Ses forces aériennes alignent une sélection de puissants chasseurs endogènes, notamment le multinationnal Eurofighter Typhoon, le Rafale (produit par Dassault, France) et le Gripen (produit par SAAB, Suède).

Mais aucun État européen n’a fabriqué ce que l’on appelle un chasseur de « cinquième génération » — un avion qui associe furtivité, avionique et capteurs les plus avancés pour offrir une supériorité aérienne totale. Pour cela, l’Europe dépend entièrement des variantes de la plate‑forme F‑35 américaine, qui reste sans égal en termes de capacités et de coût.

Et déjà, la rapidité du développement technologique fait que la prochaine génération d’avions de combat est sur le point d’entrer en production.

Le F‑22 Raptor, autre chasseur de 5e génération que les États‑Unis avaient refusé d’exporter, estimant sa technologie trop avancée pour être partagée même avec des alliés, devrait être remplacé par le F‑47 de 6e génération au début des années 2030. Les analystes estiment que la Chine aurait déjà testé deux prototypes de 6e génération.

En revanche, l’effort européen pour construire une plate‑forme de 6e génération, le New Generation Fighter (NGF), s’est effondré plus tôt cette année après des dizaines de milliards d’investissements sur plus d’une décennie, en raison apparemment de querelles non résolues entre des entreprises françaises et allemandes.

Le seul concurrent restant est le Global Combat Air Program, qui unit la Grande‑Bretagne et l’Italie au Japon. Ses perspectives semblent plus encourageantes : en juillet, les trois gouvernements ont attribué un contrat de 4,6 milliards de livres (6,14 milliards de dollars) pour faire progresser l’avion, surnommé « Tempest », à travers une phase de conception et de développement avancée.

Même si Tempest atteint son objectif de service prévu pour 2035, les États‑Unis et la Chine seront largement en avance. D’ici là, l’Europe demeure alignée sur le coûteux F‑35.

« De nombreux États européens et des fabricants de défense produisent soit des pièces et des armes pour la flotte F‑35, soit disposent de centres de maintenance pour ces avions, ce qui donne à l’Europe un intérêt direct dans cet appareil. Le F‑35 crée toutefois un certain degré d’emprise américaine qui est très difficile à échapper », a ajouté Cranny‑Evans.

Logiciels Militaires, IA et ISR

Sur le champ de bataille moderne, les systèmes d’armes ne sont efficaces que s’ils s’appuient sur des tactiques et des renseignements adéquats pour les guider.

Des avions ISR et des ravitailleurs aux satellites et aux logiciels de commandement et de contrôle — dans le domaine de ces éléments indispensables, l’Europe demeure fortement dépendante des États‑Unis.

Sur le plan matériel, les nations de l’OTAN en Europe exploitent collectivement un total de 47 avions axés sur le renseignement, selon les données de l’International Institute for Strategic Studies. Les États‑Unis disposent d’une flotte d’au moins 80 avions ISR, ainsi que 34 avions de renseignement électronique spécialement conçus pour intercepter les communications ennemies.

L’Europe prévoit de moderniser sa flotte vieillissante d’avions de veille et de contrôle aéroportés avec le GlobalEye — une plateforme ISR avancée produite par Saab (Suède) et Bombardier (Canada) — mais pour l’instant elle demeure presque entièrement dépendante des appareils fabriqués aux États‑Unis.

Du côté des logiciels, l’entreprise française Mistral a conclu un accord avec l’armée française en janvier pour fournir des modèles d’intelligence artificielle avancés à usage militaire, et l’agence française de défense pour l’intelligence artificielle collabore avec l’entreprise privée afin d’intensifier les essais et la recherche en IA militaire. Par ailleurs, les Forces de défense de Finlande et d’Estonie pilotent un programme d’IA militaire développé par le laboratoire NestAI, basé à Helsinki.

Mais le problème de l’Europe n’est pas que les États‑Unis disposent simplement d’un modèle d’IA plus ingénieux. L’importance inégalée du capital privé américain et l’appétit apparemment sans fin pour l’investissement font que les entreprises technologiques et les laboratoires d’IA américains produisent des modèles très performants les uns après les autres et disposent de la puissance de calcul nécessaire pour développer cette technologie à grande vitesse.

Le succès retentissant d’OpenAI, d’Anthropic et de Google a également aidé chaque entreprise à obtenir des contrats directs avec le Pentagone, chacun valant des centaines de millions de dollars.

Cette lacune est tout aussi marquée dans le domaine des logiciels de commande et de contrôle, où Palantir domine sans partage. En mars 2025, l’OTAN a acheté le Maven Smart System — le logiciel phare de Palantir doté d’IA — et l’a déployé à travers l’alliance.

Quelques nations, comme la France et l’Allemagne, ont limité leur usage au profit d’alternatives nationales, et l’Ukraine a développé son propre système appelé DELTA, qui s’est avéré très efficace pour aider les forces de Zelensky à faire face à l’assaut russe.

Mais comme l’a récemment confié à Politico un haut commandant de l’OTAN en charge de l’innovation et de la durabilité de l’alliance, « À ma connaissance, aujourd’hui il n’existe pas de concurrent réel pour Palantir ».

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